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Interview

Jean-Jacques Ibrahim

Les secrets de la Team Cascade

lundi 12 novembre 2007, par David Dumas

Jean-Jacques Ibrahim est le créateur et l’entraineur de la Team Cascade qui se produit tous les ans au festival des arts martiaux de Paris Bercy. Personnage spontané et sympatique, il a accepté de répondre aux questions de Takemusu Dojo. Nous publions une partie de cet interview.

Takemusu Dojo :
- Quel a été ton parcours dans les arts martiaux ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- J’ai 31 ans. J’ai commencé par le judo à l’âge de 10 ou 11 ans. Ensuite j’ai fait du karaté à Paris avec M. Chouraki. J’étais surtout orienté combat, je n’ai jamais fait de kata et je ne connais aucun kata de karaté. (rire) J’ai également pratiqué la boxe française et le kick boxing, ensuite je suis passé au viet vo dao.

Avec la première vague "ultimate fight", vers 1996, j’ai commencé à m’intéresser au grappling. Au début, j’étais un peu choqué de voir ça, mais cela m’a permis de découvrir la lutte. Je trouve que les frappes et percussions au sol sont sans intérêt et je suis contre, en revanche je trouve la lutte très sympa. J’ai participé au tout premier tournois français de free fight en 1996 et j’ai eu la chance de faire un tournois professionnel, le "Golden Trophy".

J’ai été pendant plusieurs années enseignant de viet vo dao, et depuis maintenant quatre ans je me consacre presque exclusivement à l’activité artistique.

Takemusu Dojo :
- Quels ont été les professeurs qui t’ont le plus marqué ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- C’est mon professeur de viet vo dao que je considère comme mon seul et unique professeur d’arts martiaux, Michel Assouvie.

Takemusu Dojo :
- Tu es un professionnel de la démonstration d’arts martiaux artistiques. Quels conseils donnerais-tu pour réussir une bonne démonstration dans le cadre d’une démonstration de club ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Avant tout, il faut se poser la question de l’image que l’on veut laisser aux spectateurs. Quelle est l’idée de la manifestation ? A quel public s’adresse-t-on ? Est-ce que l’on vend son école ou son style ou bien est-ce que l’on vend une démonstration ? Une démonstration dans ce cadre-là peut avoir deux aspects : une démonstration de son style ou bien un pur spectacle. Le travail n’est pas le même. Souvent d’ailleurs, et de plus en plus, les clubs pour avoir davantage d’élèves font des démonstrations de "choses" qu’ils ne font pas forcément dans leur cours. On va regarder le spectacle et se dire "whaou c’est génial !", mais quand on arrive au cours, ça n’a rien à voir. On y fait des coups de poings des coups de pied, des pompes ... Donc il faut vraiment se poser la question de ce que l’on veut faire : une démonstration de son style ou une démonstration spectacle.

Ensuite, on prépare la chorégraphie, des combats, un panel complet du travail du style ... on essaye de trouver un rythme sympathique avec une bonne musique. On imagine mal aujourd’hui une démonstration sans musique. Le public en particulier. Sauf, peut-être, pour l’aïkido qui garde une forte image vraiment traditionnelle.

Mes conseils en bref :

Connaitre le message que l’on veut faire passer, le public auquel on s’adresse, et ce qu’il attend. Le plus important après ça, c’est la durée. Il faut vraiment que ce soit court. Il faut laisser les spectateurs sur leur faim. Il vaut mieux faire plus court que trop long.

Takemusu Dojo :
- Y a-t-il des choses qu’il ne faut absolument pas faire d’après toi ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- A l’heure actuelle, toutes les démonstrations se ressemblent. Tout le monde fait des acrobaties, des coup de pied sautés, des saltos arrières ou des ciseaux volants du style viet vo dao.

Il faut éviter d’aller trop dans l’extrême dans une logique de communication et d’esthétisme, avec des athlètes hyper musclés, et torse nu.

Il faut aussi faire attention au ridicule avec, par exemple, des postures qui marchaient très bien il y a quelques années comme la grue. Ça impressionnait beaucoup avant, mais maintenant ça aurait plutôt tendance à faire rire tout le monde.

De même au niveau de la casse. On voit des casses de plus en plus complexes avec une longue concentration avant. Ça ne sert à rien. Le public sait bien que tout ça c’est du chiqué ... (rire)

Takemusu Dojo :
- Tes démonstrations sont-elles toujours "hyper chorégraphiées" ou y a il une place pour l’improvisation ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- A Bercy, il n’y a pas de place pour l’improvisation. C’est millimétré et chronométré. On connait exactement tous les temps de la musique et on travaille dessus,ensuite on s’arrête pile à la fin de la musique. Si la chorégraphie dure 2 minutes 30 il faut s’arrêter à la seconde près. On n’a pas le droit à l’erreur, et on est jugés sur ça. Il faut être professionnel et montrer qu’on maîtrise son sujet. Parfois dans d’autres démonstrations moins importantes, on peut se dire que sur place on va faire finir par un battle, ou chacun passe à son tour et improvise.

Takemusu Dojo :
- Comment gères-tu la différence entre l’aspect traditionnel et l’aspect spectaculaire des arts martiaux que tu pratiques et enseignes ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- La perception que j’ai de la démonstration des arts martiaux artistiques c’est avant tout du traditionnel que l’on embellit. Pour moi, l’artistique est une évolution du traditionnel pour en faire un spectacle. Donc il faut qu’au niveau des spectateurs, il soit bien clair, qu’il ne s’agit pas à proprement parler d’art martial. Il ne faut pas confondre, et ne pas induire le spectateur en erreur. On est là pour faire quelque chose de beau et il s’agit avant tout d’un divertissement.
L’approche que j’ai par rapport à cela, au niveau des cours que je donne, c’est de faire d’abord du traditionnel. Il faut des bases donc on travaille avec des bases de traditionnel, et à partir de là, on va chercher à augmenter le niveau de difficulté.

Par exemple, sur un coup de pied retourné classique, on va d’abord travailler le coup de pied retourné revers classique comme au karaté ou au taekwondo, avec une rotation. Ensuite le même coup de pied avec une rotation et un saut. Puis on va ajouter d’autres degrés de difficulté, en faisant par exemple plusieurs tours, jusqu’à quatre tours avant de donner le coup de pied. C’est un peu comme un quadruple axel en patinage artistique. Le traditionnel est vraiment la base. Ce que l’on fait aussi dans mon école, c’est de favoriser la recherche de la puissance.

- Peux-tu nous parler justement des méthodes d’entrainement ? Comment se passe un entrainement type de la Team Cascade ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Tout comme pour le traditionnel on commence par un échauffement, puis un travail de musculation spécifique, de pliométrie des jambes pour la puissance des sauts, puis des bras pour augmenter la vitesse des coups.

Ensuite, on va travailler spécifiquement les techniques spectaculaires avec des tapis en salle de gymnastique donc en toute sécurité. Enfin, on retourne souvent au travail traditionnel, coups de poings, coups de pieds et maniement des armes.

Takemusu Dojo :
- Quel quantité de travail demande la préparation d’une chorégraphie, simple ou plus complexe ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Comme j’ai une équipe, que je renouvelle, grâce à un vivier d’élèves avec lesquels je travaille depuis de 3 à 5 ans voire plus pour certains. C’est facile de préparer une chorégraphie car il sont déjà conditionnés. Je connais le potentiel de chacun ; après il reste à savoir comment les placer.

Le plus important après cela c’est de trouver la musique, un thème et l’émotion que l’on veut faire ressentir au public. Le public va réagir de deux manières, soit "qu’est-ce que c’est beau !" soit "qu’est-ce c’est spectaculaire !". Il faut donc faire la différence entre l’aspect spectaculaire et l’aspect esthétique. Un chorégraphie peut être très belle et dégager quelque chose ou alors être très impressionnante.

Takemusu Dojo :
- Les personnes qui travaillent avec toi ont déjà une grande expérience dans les arts martiaux ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Oui, notre fonctionnement est un fonctionnement traditionnel. Les élèves commence à la ceinture blanche et vont jusqu’à la ceinture noire. En passage de grades ils sont notés sur des critères de traditionnel. [...] Mais pour une démonstration comme Bercy, où la salle est immense, le charisme est vraiment très important. C’est donc un de mes critères de sélection.

Takemusu Dojo :
- Quels sont les bénéfices et les effets négatifs du travail artistique par rapport à l’aspect martial authentique ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Par expérience, j’ai des élèves qui font aussi des compétions traditionnelles. Le fait de travailler, pour le spectacle ou l’artistique, leur permet de faire évoluer leur travail traditionnel. Il ne faut pas se voiler la face, lorsque l’on regarde une compétition de karaté kata, c’est pour moi du spectacle. C’est ma vision des arts martiaux. Mais quand je vois, par exemple, le kata unshu de Mickael Millon, pour moi il s’agit d’une démonstration, et non d’un combat. Quand on voit les vieux maitres travailler, les position qu’ils prennent ne sont jamais aussi basses car ils ne pourraient pas se déplacer. En karaté traditionnel les critères de notation se rapprochent de plus en plus de l’artistique. Donc le fait de faire un travail d’artistique est important pour ces compétitions. Ça leur permet de travailler le jeux scéniques, la présence, la façon de se mettre en scène, l’expression du visage, la concentration, le moment où l’on va monter sur le tatami. Tout cela servira à la fois au traditionnel et à l’artistique.

Takemusu Dojo :
- Là on est dans le rapport entre le travail artistique et le budo. Mais qu’en est-il, pour toi, par rapport au combat réel ?

Jean-Jacques Ibrahim :
- Je pense que quelque soit la discipline que l’on pratique, ce n’est pas la discipline qui va être efficace mais le combattant qui va rendre son style efficace. Si c’est un combattant dans l’âme ça sera toujours un bon combattant. Je pense qu’il ne faut pas tromper le public ni les élèves. Je leur fait faire d’abord du traditionnel mais je sais qu’en travaillant l’artistique ils vont développer beaucoup de qualités athlétiques qui pourront leur servir dans tous les cas. Il pourront sauter très haut et frapper très fort même s’ils le font dans le vide. Après il faut juste adapter le travail pour le combat. Mais on développe des qualités athlétiques qui peuvent servir dans tous les cas.

Takemusu Dojo :
- Penses-tu que le travail du côté artistique, puisse aussi, à l’inverse nuire au travail martial ?
- J’ai arrêté d’ailleurs d’enseigner le viet vo dao, pour cela, pour éviter inconsciemment de déformer et de défigurer le traditionnel. Ce n’est pas la même logique. On peut modifier une position parce que ça fait bien en démonstration. On va embellir la chose. Il faut donc faire très attention. Le plus difficile pour l’enseignant, c’est de bien comprendre de quel côté on se situe.

En tant quand qu’ancien compétiteur, je pense qu’un pratiquant doit être un athlète complet. On ne peut pas dire je ne fais que du combat ou que du kata. Je vois que certains élèves sont capables de faire des coups de pied avec un saut et trois vrilles, mais incapables de faire un coup de pied de base ; sur un "mae geri" simple il n’y a plus rien. Je me me demande souvent comment c’est possible. Je crois que le professeur doit vraiment réussir à faire comprendre qu’il y a d’abord un art martial, et qu’après dans le travail artistique on va plus loin dans la performance. C’est ce que l’on recherche à la Team Cascade.

Takemusu Dojo :
- Merci beaucoup Jean-Jacques

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