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Pédagogie

La forme ou le fond ?

vendredi 1er février 2008, par Léo Tamaki

30 janvier ! Emporté par le temps, j’écris juste avant la date fatidique l’article promis à David sur les méthodes d’entraînement.

J’ai beaucoup pensé à ce sujet. Il est si vaste que l’on pourrait noircir des volumes et je n’arrivais pas à choisir l’angle sous lequel j’allais l’aborder quand David m’a demandé de parler des "asobi geïko" (entraînements "ludiques") de Kuroda senseï.
Malheureusement je ne me sens pas d’une part assez qualifié pour parler de ces exercices, et d’autre part trop mauvais écrivain pour en retranscrire la subtilité à l’écrit. Toutefois en retournant l’idée dans ma tête, j’ai pensé à la différence entre les méthodes d’enseignement de Kuroda senseï et celles qui ont habituellement cours dans les dojos.

Une étude par imitation
Lorsque l’on débute, la pratique martiale est généralement basée sur l’imitation. L’élève tente de reproduire tant bien que mal les gestes de l’enseignant afin d’acquérir les bases de son art. C’est la première étape d’une méthode qui a fait ses preuves pendant plusieurs siècles pour des guerriers dont la survie dépendait de l’habileté au combat. Mais il ne s’agit que de la première…
Aujourd’hui malheureusement l’imitation de formes extérieures semble être la seule forme d’étude. L’efficacité dans l’application des techniques dépend alors des qualités physiques de chacun et les pratiquants sont de plus en plus nombreux à chercher à les développer en pratiquant la musculation ou la course.
Etudier les formes extérieures est le travail de base requis pour débuter réellement la pratique. Il devrait correspondre au niveau de shodan en aïkido. A ce stade, le pratiquant connaît le répertoire technique de sa discipline et peut maintenant apprendre à les exécuter efficacement, mais surtout commencer à étudier les principes qui y sont cachés et qui sont la véritable source d’efficacité. Si l’enseignement ne permet pas d’accéder à ces principes un pratiquant 8ème dan fera juste mieux ce que fait un 1er dan, hormis le fait que ses capacités physiques ayant décliné avec le temps, son efficacité sera illusoire…

Les formes ne sont rien
Les formes techniques en tant que telles ne valent rien si on ne comprend pas leur sens réel. Elles sont une coquille vide à l’efficacité plus que limitées, et les répéter sans cesse est une vaine perte de temps, aucune technique n’étant imparable.

Certains maîtres comme Kuroda senseï cherchent à préserver l’efficacité d’une méthode pluriséculaire. Ils insistent sur la transmission intacte des formes de leur école qui recèlent les moyens de modifier l’utilisation du corps de celui qui les a étudiées.
D’autres comme Kono Yoshinori ou Hino Akira n’enseignent quasiment aucunes formes, s’attachant à faire comprendre les principes qui permettent de modifier l’utilisation du corps.
Leurs démarches que l’on pourrait opposer montrent avec évidence que la forme seule n’est rien…

Un enseignement direct
Une méthode aussi raffinée que celle du Shinbukan de Kuroda senseï nécessite une étude directe. Et c’est pour préserver l’héritage de ses ancêtres que ce maître exerce un contrôle très strict sur son école. Les DVD dont il est l’auteur sont passionnants mais la répétition des formes de son école sans leur enseignement n’a aucun sens. Cela reviendrait à copier sans cesse un livre écrit dans une langue que l’on ne connaît pas. Seul un être d’un génie exceptionnel apprendrait ainsi à parler cette langue.
L’enseignement de cette école nécessite un contact direct basé sur la sensation. Une pratique pendant laquelle le maître vous fait sentir par le toucher quels sont les muscles à utiliser, ceux à relâcher, comment les utiliser simultanément ou à des rythmes différents, etc. Ces sensations liées à des formes précises permettent d’étudier une méthode de transformation de l’utilisation du corps.

Kono senseï et Hino senseï savent quelle est la rigueur que demande une telle méthode. Ils savent aussi qu’aujourd’hui l’investissement de la plupart des pratiquants est plus que limité. Leurs enseignements sont donc volontairement détachés des formes et visent à démontrer des principes dans n’importe quels mouvements et exercices. Mais là encore il est nécessaire de bénéficier d’un enseignement direct.

La superficialité d’une approche géométrique
Ces deux méthodes d’entraînements opposées en apparence démontrent l’inutilité d’une forme vide dont les enseignements profonds ne seraient pas compris. Des techniques dont l’efficacité reposerait sur des angles, des distances et des bras de leviers. Une science du combat que l’on pourrait affiner scientifiquement mais qui finalement ne laisserait aucune chance à un individu blessé, physiquement défavorisé ou opposé à plusieurs adversaires. Ce n’est pas là le type de techniques sur lesquelles les bushi pouvaient miser leurs vies.
L’homme est un être vivant dont le corps et l’esprit ont des capacités fantastiques. Pendant des siècles des guerriers ont forgé des méthodes d’entraînement permettant de les développer d’une façon incroyable. Et l’essence de leur enseignement n’a jamais été basé sur des lignes et des angles…

Une transmission difficile
Quelle que soit la méthode, la transmission sera difficile, la longue et minutieuse méthode de Kuroda senseï nécessitant un énorme investissement, tandis que le travail affranchi des formes des maîtres Kono ou Hino qui peut sembler plus direct ne repose pas sur des bases aisément transmissibles… Mais c’est là un autre sujet qui sera traité le mois prochain ;-)

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